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Texte de référence

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LA MAISON DE LA MEMOIRE

Chacun ressent aujourd'hui, peut-être plus qu'hier, la dimension tragique de l'existence humaine. Chacun pressent que notre civilisation n'est pas aussi civilisée qu'elle le prétend. Une sourde angoisse étreint les plus lucides, les amène à se demander quel sens peut encore avoir la vie dans un monde qui professe l'économisme, favorise la compétition, secrète l'individualisme, pille et pollue la planète, s'accommode d'une "dualisation" grandissante de la société… Comme l'a si bien dit Arnaud Desjardins, "un monde qui donne la priorité absolue à ce qui est destructible, qui privilégie l'accroissement de l'avoir sur la culture de l'être, est un monde malade et donc à plus ou moins brève échéance condamné". Les Dutroux et Fourniret ne sont pas tombés du ciel, les génocides ne constituent pas de regrettables accidents de parcours, les catastrophes écologiques ne résultent pas du hasard, la paupérisation d'une partie croissante de l'humanité n'est en rien une fatalité. Tous ces drames résultent de nos choix antérieurs.

Or le faisceau complexe qui oriente nos décisions porte un nom : c'est la culture, tout simplement. Autant dire qu'il y a du pain sur la planche ! Il est urgent de cesser de considérer la culture comme un acteur parmi d'autres, au même titre que l'économie, la politique, etc… Il devient impératif de la placer au centre de nos préoccupations. De la considérer pour ce qu'elle est : non un délassement de bon goût mais le cœur même de notre société, le centre nerveux d'où partent les impulsions.

La Maison de la Mémoire est un espace culturel.

Encore faudrait-il que la culture soit autre chose qu'un vaste souk, dans lequel on trouve tout et n'importe quoi. Ainsi en va-t-il de la culture marchande, aujourd'hui dominante. Capable du meilleur comme du pire, elle est soumise principalement à des impératifs de profit. Elle vend du rêve à bon marché dans un monde déshumanisé. Elle privilégie la forme, le sensationnel, la médiatisation, le vedettariat. Elle est plus souvent un instrument à décerveler, un outil de manipulation qu'une source d'enrichissement. Si elle peut distraire nos contemporains, cette culture ne peut en aucun cas les nourrir. Or elle a tendance à imposer ses normes, à disqualifier tout ce qui ne lui ressemble pas.

A côté de la culture marchande, la culture officielle, produite par les pouvoirs publics, souffre aujourd'hui de restrictions budgétaires, qui ne lui permettent plus de tenir la dragée haute à la culture marchande. Elle est sur la défensive. Mais elle souffre aussi, et surtout, de dispersion, d'incohérence. A de rares exceptions près, ce type de culture passe d'un projet à un autre comme un téléspectateur zappe à longueur de soirée. Dans ces conditions, il est difficile de développer chez les gens une véritable réflexion. J'entends par là un processus mental qui entraîne questionnement et remises en cause, donc une meilleure maîtrise de notre devenir. De toutes manières, dans ce type de culture, le spectateur n'est jamais que passif : il reçoit ce que l'on veut bien lui donner.

Aussi est-il urgent de développer une culture citoyenne, c'est-à-dire construite par des citoyens réunis dans des structures associatives. Ils y trouvent l'occasion de devenir des acteurs culturels, de construire leur propre culture. Elle n'en sera que plus pertinente, et stimulante pour la démocratie.

La Maison de la Mémoire est un espace de culture citoyenne.

Voilà pourquoi elle se définit d'abord comme une équipe. Celle-ci se veut résolument intergénérationnelle : jeunes et seniors y cohabitent harmonieusement, les différences d'âge étant vécues par chacun comme une occasion de dialogue et d'enrichissement. Les liens d'amitié qui se sont tissés entre eux au cours des années leur permettent de travailler dans un climat de confiance et d'enthousiasme, fruit d'une réelle convivialité.
Cette équipe est aussi bénévole : en l'absence de personnel rémunéré, l'ensemble des tâches, de la conception à la réalisation, repose sur les épaules des membres. Cela implique que chacun définisse librement son niveau de disponibilité ainsi que les compétences qu'il peut mettre au service du groupe.
Comme elle fonctionne avec les ressources financières dégagées par ses seules activités, cette équipe n'a de comptes à rendre à personne, ce qui lui permet de cultiver depuis les débuts une réelle indépendance d'esprit.

La Maison de la Mémoire est aussi un espace de culture citoyenne parce qu'elle s'efforce de travailler en partenariat avec des institutions, des associations et des personnes. Certains de ces partenariats sont permanents, notamment avec les FUCaM, qui nous accueillent, et l'Institut de Sociogénétique, qui nous inspire. D'autres partenariats sont occasionnels. Il s'agit notamment de permettre à des personnes qui ont un projet de le réaliser. Ou encore de mettre sur pied des manifestations qui associent divers acteurs culturels. Ce rôle de "facilitateur" est pour nous essentiel parce que la culture citoyenne ne se limite pas à construire nos projets mais doit permettre à d'autres de réaliser les leurs.

Notre association ne se définit pas seulement comme une équipe de citoyens décidés à produire leur culture. Comme son nom l'indique, elle est aussi une maison. L'espace que nous occupons ne saurait être quelconque car il est plus qu'un simple siège social. Il est l'inspirateur de bon nombre de projets, le fédérateur de nos manifestations. Situé pendant dix ans au couvent des Capucins, il se trouve maintenant dans l'ancien couvent des Sœurs Noires. Cette prédilection pour les couvents ne se réduit pas à une simple question d'opportunité, liée à la désaffection de ce type d'espace. Elle procède d'une conviction forte, à savoir qu'un lieu n'est jamais neutre mais oriente l'existence de ceux qui y vivent. Trop de nos contemporains ont oublié ce que nos prédécesseurs savaient parfaitement bien, à savoir qu'on ne fait pas n'importe quoi n'importe où et n'importe quand. L'esprit des lieux est une donnée fondamentale. Un "loft" aménagé dans une usine désaffectée, quelle que soit la manière dont on l'ait recomposé, n'est pas un endroit marqué a priori par la convivialité et ne prédispose pas à l'harmonie. Les couvents, eux, sont des espaces de vie communautaire fondés sur un projet qui, tout à la fois, donne sens à la vie et permet à de gens qui ne se sont pas choisis de vivre ensemble. Les deux couvents investis successivement par la Maison de la Mémoire ont aussi en commun d'avoir abrité des religieux et des religieux soucieux d'apostolat social, et pas seulement de vie contemplative.

Des espaces de cette valeur méritent d'être sauvegardés et il est heureux que les FUCaM y aient contribués. Bien entendu, sauvegarder le patrimoine ne peut se limiter à conserver le bâtiment, ou pire, sa façade seulement. Encore faut-il y redéployer un projet en harmonie avec l'esprit des lieux. S'il n'est pas inconvenant de faire de l'ex-couvent des Sœurs Noires un centre de formation permanente, y parler tous les jours d'investissements et de bénéfices n'est pas spécialement dans la continuité de l'esprit des lieux. Aussi la Maison de la Mémoire a-t-elle un rôle à jouer, qui ne saurait être marginal.

La Maison de la Mémoire est un espace communautaire, porteur de sens.

De la mémoire, il y a tant à dire. Sans mémoire, l'homme n'est qu'un être végétatif. Cette faculté inouïe n'est jamais comblée, ne peut être remplie à ras bords. Au contraire, plus on l'exerce, plus elle se développe. Elle est notre boussole, oriente notre conduite, nous aide à prendre nos décisions, nous permet de communiquer. Elle conforme notre personnalité d'une manière unique. En ce sens qu'elle fait de chacun de nous un être unique. Dans le sens aussi qu'elle exerce sur nous une influence à nulle autre pareille. Ce réservoir infini est alimenté principalement par notre éducation et par nos expériences.

Si la mémoire de chacun de nous est conformée d'une manière unique, elle comporte cependant des informations que partagent tous les membres d'une même société. Cet ensemble d'informations implicitement partagées, c'est la "mémoire collective" de cette société. Celle-ci nous permet de vivre ensemble puisque nous partageons certaines conceptions. "Nous puisons à notre mémoire collective comme à un réservoir constitué de systèmes, de combinatoires complexes à partir desquels nous effectuons nos comportements, nos paroles, nos actions" (Albert d'Haenens).

Les sociétés traditionnelles ont beaucoup d'implicites communs, qui donnent un sens à la vie. Elles sont capables de développer une forte solidarité. Les sociétés modernes, au contraire, ont érigé le relativisme en dogme majeur. Elles n'arrivent donc plus à donner un sens à la vie. Elles se caractérisent par une fuite en avant, de type consumériste et individualiste, qui génère toutes sortes de dérives à l'œuvre dans notre monde. Une société peut-elle survivre à la perte du sens ?

Celui-ci ne peut être créé artificiellement, décrété d'en haut, inventé de toutes pièces. Il ne peut être que construit patiemment, à partir de nos racines. C'est en remontant le cours de la rivière que l'on peut comprendre dans quel sens elle coule, vers où ses eaux nous entraînent. C'est en revitalisant notre mémoire collective que nous pouvons retrouver du sens, donner de la pertinence à nos entreprises, gagner en cohérence dans nos décisions. Et de cette manière reconstruire le lien social.

Revitaliser la mémoire collective n'est pas une entreprise aisée. Car nos sociétés, emportées par une double logique, économique et technicienne, tendent à effacer le temps, comme elles ont déjà réussi à neutraliser l'espace. "Partout, écrit John Berger, des gens, dans des situations très différentes, demandent : où sommes-nous ? La question ne relève pas de la géographie mais de l'histoire. Que vivons-nous ? Où nous mène-t-on ? Qu'avons-nous perdu ? Comment continuer à vivre sans vision vraisemblable de l'avenir ? Pourquoi avons-nous perdu toute perspective dépassant la durée d'une vie humaine ?"

Les réponses à ces questions fondamentales se trouvent dans la longue durée. Car ce que nous sommes aujourd'hui n'est pas la conséquence d'événements récents. C'est le résultat d'une évolution qui, pour notre civilisation occidentale, débute avec le Moyen Age. Car notre mémoire collective a d'abord été tributaire d'un code de communication qui était celui de "l'oralité". Le passage de ce code au suivant, celui de "la scribalité", a enclenché une série de logiques liées à l'abstraction et à l'artificialisation, logiques qui sont encore à l'œuvre aujourd'hui. Mais elles sont désormais soumises à des mutations liées au passage à un troisième code de communication, celui de "l'électronalité". C'est dans cette transition que nous nous trouvons.

La Maison de la Mémoire est un espace consacré à la longue durée.

Notre mémoire collective est riche et variée. Elle comprend un patrimoine diversifié : monumental, artistique, linguistique, spirituel, moral, etc… Ramener celui-ci à la surface, l'expliciter, le proposer à la réflexion et à la sensibilité de nos contemporains est une tâche urgente, et citoyenne. C'est celle de la Maison de la Mémoire.

 

Jean Schils

Article publié dans Des Sœurs Noires aux Ateliers des Fucam : un espace au service de la Cité, publié par Les FUCaM et la Maison de la Mémoire de Mons, 2005. (Voir Publications)

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